CERISETTE12

Lucile, PARIS

Blog : Mes Maux de vie dans Culture

Passionnée de livres et de théâtre, je suis également auteur d'un blog "www://mesmauxdevie.com" où je partage coups de coeur et coups de gueule.

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fiction de mon cru

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Les voies du Seigneur

Publié le 12 mai 2018 par CERISETTE
Les voies du Seigneur

(Ce post est une fiction)

Je l’ai accompagnée jusqu’à ce qu’elle arrête de respirer et c’était certainement plus difficile pour moi que pour elle. Elle avait une respiration régulière, avec quelques ratés, mais pas plus que ceux que l’on peut connaître quand on souffre d’apnées du sommeil. Et puis, elle a arrêté de respirer. Mais comme ça, d’un seul... Lire la suite » coup, comme on souffle une bougie. C’était fini, les médecins ont été alertés et ont constaté. On s’y attendait tous, elle avait contracté une longue et douloureuse maladie, selon l’expression consacrée.

A ce moment-là, J’étais seule avec son fils. Ni son mari, ni ses autres enfants n’étaient présents. C’est vrai aussi qu’on se relayait à son chevet. J’ai tout de même été incrédule dans un premier temps : alors, c’est simplement comme ça qu’on disparait de la surface de la terre ? C’est comme ça qu’on passe de vivant à …rien du tout ? Un souffle et hop ? C’est si facile ! Dire qu’on s’en fait toute une représentation mentale, qu’on s’imagine du sang et des larmes, de la douleur, des convulsions, mais ce n’est presque rien, c’est juste une demie seconde ! Pas de râles, pas de cris, mais seul un moment de silence, un moment suspendu, qui se prolonge un peu trop. On s’éteint et voilà tout. C’est impressionnant pour nous, qui accompagnons les personnes malades, et qui devons vivre cet instant, qui le recevons comme un coup de poing ! mais j’ai bien vu de moi-même, que, pour la mourante, il s’agit d’un changement infime, minuscule. « Il y a plus de choses, Lucilius, qui nous effraient que de choses qui nous atteignent, et c’est plus souvent l’opinion que la réalité qui nous fait souffrir », (Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre XIII).

Anne-Cécile, c’était ma meilleure amie, mon alter ego, ma copine d’enfance. Nous avions épousé également des copains de lycée, et tous les quatre, avions passé, avant la naissance de ses enfants, des vacances extraordinaires sous la tente, puis dans nos maisons voisines en Bretagne.

Je n’ai pas eu d’enfants car René a été victime d’un accident de la route, très (-trop ?) tôt. Un beau matin, je l’ai vu s’éloigner de notre maison de vacances pour s’enfoncer avec allégresse dans les chemins creux, comme il le faisait presque chaque jour. Je lui ai fait signe, de la fenêtre, comme tous les jours. Pourquoi est-il allé s’écraser contre un arbre ce matin-là ? Personne ne me l’a jamais dit, les enquêtes n’ont rien montré et René est mort comme ça. C’était violent pour moi, surtout que je n’ai pas été autorisée à le voir. On m’a dit qu’il n’était pas présentable et je l’imaginais défiguré, démembré, que sais-je ? Il avait donné son corps à la science, et je n’aurais, de toutes façons, pas voulu préserver son intégrité physique au delà de sa vie. Cela n’avait aucun sens pour nous. Cela ne signifiait rien.

J’avais 32 ans, c’était il y a des années. Anne-Cécile avait été d’un secours providentiel : c’est elle qui m’avait littéralement portée pendant toutes les longues années de deuil. Nos maris étaient médecins (c’est d’ailleurs une des raisons profondes de l’engagement du mien pour que ses organes servent à d’autres). Le sien, Gabriel, avait choisi la médecine du sport, le mien avait fait ses études dans l’armée, en psychiatrie. On ne console personne de la perte d’un être cher, mais on peut juste tendre une épaule, prêter une oreille, et surtout tirer l’autre vers la vie. Anne Cécile et moi avons beaucoup confectionné de gâteaux à ce moment-là, et nous nous sommes inscrites ensemble à un club de poterie, à une association de randonneurs, à des cours de danse country.

Nous aimions la peinture et ne nous sommes pas privées de visiter toutes les expositions possibles dans un rayon de plusieurs kilomètres.

En matière de souffrance, Anne Cécile savait de quoi il était question, elle avait été très accidentée dans sa jeunesse, on l’avait laissée pour morte, le bas du corps complètement paralysé et le thorax en miettes. C’était une Frida Kahlo dans son corset, les médecins avaient même prédit qu’elle ne pourrait jamais avoir d'enfants. C’est toujours amusant de voir combien de grands malades (femmes ou hommes) ont épousé des médecins ou futurs médecins. J’ai un ami mal voyant qui s’est marié avec une ophtalmo, et je pourrais en trouver beaucoup d’autres.

Anne-Cécile venait d’une grande famille d’industriels, et c’est elle qui avait financé les années d’études de Gabriel. D’ailleurs, elle possédait une fortune réelle, (bien tangible en biens immobiliers et terres) léguée par ses parents. Lui n’avait pas grand-chose au soleil, et devait être constamment soutenu financièrement par sa femme, je n’ai jamais bien su pourquoi d’ailleurs, les médecins n’étant pas les moins bien lotis de notre société. D’autant que Gabriel devait avoir une patientèle plutôt bien fournie. Je le côtoyais peu, toutefois, car, par un concours de circonstances assez banal dans les couples amis, les hommes échangeaient peu entre eux et les femmes s’attardaient à partager des confidences, y compris sur leurs vies conjugales. On avait donc construit des barrières pour protéger à la fois notre amitié et nos couples. Il me semble que Gabriel aimait beaucoup les vacances en famille, en Bretagne, mais aussi la bonne chère, à en juger par son ventre replet et sa bouche vermeillette (cf Molière).

Après le décès, j’ai bien sûr été intégrée au deuil, j’ai accompagné la famille dans les cérémonies, j’étais présente à l’église, au cimetière, auprès des enfants. J’étais dévastée, c’était ma meilleure amie, celle qui m’avait accompagnée, qui était restée fidèle, contre vents et marées et malgré tous les écueils de la vie, écueils qui auraient même pu affecter nos relations, car nous avons essuyé ensemble pas mal de tourments. Mon mari disparu, j’ai été courtisée par de jeunes ou moins jeunes prétendants dont certains ont cherché à nous éloigner, elle et moi, c’est dans l’ordre des choses. Aucun n’y est parvenu, nous étions trop solidement arrimées, non pas complémentaires mais attachées l’une à l’autre, dans une admiration réciproque que rien n’aurait réussi à briser.

Quoi qu’il en soit, nous sommes restées si proches qu’elle me confiait tout, y compris ses soucis de maman. Nous étions en parfaite confiance l’une envers l’autre. Pour réussir notre amitié, nous partagions l’une et l’autre l’absence d'appétence pour la compétition, et nous ne ressentions aucun désir mimétique qui aurait pu instiller entre nous le poison de la rivalité. En conséquence, pas la moindre ombre de jalousie ou d’envie n’est venue perturber notre relation, fondée sur une identité de « valeurs » (je sais que ça fait un peu godiche et « old fashion », mais comment dire qu’on voyait la vie de la même hauteur, avec le même sens de l’honnêteté rigoureuse... ) .

Je n’avais pas d’enfants, j’étais seule, elle m’a fait entrer dans son monde, beaucoup plus par ce qu’elle m’en racontait que par les invitations qu’elle pouvait me donner. Je n’aime pas les mondanités, je n’ai pas le goût pour les voyages luxueux, et ma petite maison de Bretagne est la seule terre où je me sente en sécurité. Je m’y trouve proche de mon mari, de son âme, de tout ce qu’il aimait aussi., des volets verts et bleus, des hortensias mauves, des pierres sèches, du vent et de la mer.

Je suis née d'une mère catholique- mais enseignante dans une école publique, donc peu portée sur les biondieuseries- et d'un père incroyant. En revanche Anne-Cécile et Gabriel étaient férus de monastères, de retraites chez les jésuites, de catéchèses, de messes, d’écoles privées cathos et autres activités paroissiales. Je pense que Gabriel était encore plus impliqué que sa femme, si c’est possible. Moi je respectais, et j’éprouvais même de de la révérence pour une telle constance et un tel niveau de générosité dans l’église. Leurs enfants ont été élevés chez les scouts, et confiés à des nurses italiennes ou irlandaises. Les pèlerinages à Lourdes et à Fatima occupaient beaucoup de leurs congés de printemps et d’automne, l’été étant réservé à la Bretagne. Et, comme souvent chez des militants, leurs enfants passaient après leurs bonnes œuvres. Accueillir des jeunes lors des JMJ de Paris, recevoir des retraitants pour les préparations au mariage, participer aux kermesses pour le denier du culte, organiser des séjours en terre sainte, aider les fidèles dans leurs recherches spirituelles, voilà ce qui constituait leur quotidien. Leurs propres enfants, qu’ils aimaient de toute leur force, bien sûr, étaient élevés strictement, avec beaucoup d’austérité et peu de démonstrations d’affection. Je pense que les jeunes en ont souffert, et qu’Anne-Cécile en était consciente. Mais eux-mêmes avaient reçu une éducation orientée « évangile et vie du Christ », et ils n’imaginaient pas mal faire en reproduisant ces orientations saintes destinées à préparer leur couvée aux obligations du monde.

Ils ne manquaient pas un office, pas une procession ou un évènement religieux. Rome, Pâques, Noel, les carêmes, les Rameaux, et même les confessions (que je croyais disparues de la vie d’un croyant « moderne ») prenaient toute la place nécessaire dans leurs pratiques familiales.

Gabriel ne ratait aucune occasion pour « pratiquer » activement les rites catholiques, messes, communions, baptêmes, et autres sacrements. Il en était si imprégné de ces liturgies que je le voyais comme un religieux laïc, et que je me disais que sa façon d’être médecin devait s’apparenter à celle d’un prêtre. Après tout, la médecine était bien à l’origine et jusqu’aux époques modernes, une activité mystico-religieuse ? Bien sûr, sans beaucoup de connaissances ni de techniques, les médecins de Molière ne pouvaient guère faire autre chose que réciter des prières en latin en espérant que, pour la guérison, saignées et clystères feraient le reste. Encore aujourd’hui, et pour des maladies rares ou complètement incurables, le secours divin peut finalement réussir aussi bien qu’un placebo. Ceci étant, Gabriel ne négligeait pas non plus les bons restaurants et les sorties tous frais payés, soit par Anne Cécile soit, hélas, par les labos !

Je m’éloigne, je m’éloigne mais pas vraiment.

J’en étais au deuil de ma très tendre Anne Cécile disparue par un soir d’hiver pourri, comme il se doit pour tous les grands malheurs. Évidemment qu’il pleuvait au cimetière, évidemment que je pleurais, évidemment que je pensais, ne plus jamais pouvoir me reconstruire. La famille d’Anne Cécile était enfermée dans sa douleur. J’avais brûlé des dizaines de cierges, moi qui ne crois à rien du tout, pour qu’Anne Cécile s’en sorte. J’avais prié la Vierge et Krishna et Vishnou, j’avais demandé à tout hasard à Sainte Cécile mais aussi à Mahomet, et à Confucius, bref j’avais imploré tout ce que je connaissais, tous les saints du ciel et de la terre, pour que je retienne un peu de temps avec Anne Cécile, encore un peu.

Puis, résignée déjà, je m’étais convaincue qu’il fallait que je vienne à l’aide de la famille, à Gabriel d’abord qui multipliait les épreuves de méditation et de retraite, qui était même allé en Italie dans les églises et monastères qu’ils fréquentaient pour conjurer le sort et retrouver des forces, et enfin je me devais à ses enfants.

Puis je m’en étais tenue à mon rôle : une présence attentive mais silencieuse : ils savaient tous que nous étions comme deux sœurs, Anne Cécile et moi.

Rien n’y a fait bien sûr.

Elle est morte quasiment dans mes bras. Son dernier souffle, c’est moi qui l’ai recueilli…J’en étais presqu’honteuse. Gabriel aurait dû être à ma place, il aurait dû être là.

Trois mois à peine après l’enterrement, j’ai été invitée à une fête d’anniversaire par le fils d’Anne Cécile . C’était une de ces fêtes graves, où personne ne dit rien mais où tous les invités gardent enfoui leur chagrin en ayant l’air d’être joyeux. Le petit fils d’Anne Cécile avait 6 ans. C’est drôle, mais Gabriel n’était pas là. Peut-être en raison de son travail de médecin ? Sûrement des urgences, enfin une urgence, quelque chose d’important, de vital. …

Nous avons entamé le gâteau au chocolat, le tout petit était fier de ses 6 bougies. Anne Cécile aurait aimé ! Pauvre Gabriel !

Je me suis un peu distraite avec les tous petits. On a fait rouler le train en bois, on a fait manger la poupée. Il y avait « Les petits poissons dans l’eau », puis « Le fermier dans son pré », et « Le petit prince a dit », sur le CD.

On en était à « Au feu, au feu les pompiers » quand Gabriel est arrivé, enfin.

Derrière lui, il y avait une créature de rêve, une grande blonde aux yeux bleus, aussi svelte qu’il était rond et gras, aussi grande qu’il était râblé et court sur pattes. « Nastia, je vous présente Nastia », a-t-il annoncé à l’assemblée. Elle le dépassait d'une bonne tête.

Et, se tournant vers moi : « Tu sais, Nastia, elle est ukrainienne, Anne Cécile t’en a certainement beaucoup parlé ? Je la lui ai présentée, il y a trois-quatre ans de ça déjà ».

Nastia ? Jamais Anne Cécile ne m’avait mentionné ce prénom.

« Mais si, rappelle-toi ? elle était venue il y a quatre ans, ici même ».

En tentant de me souvenir, j’ai soudain eu des frissons dans la colonne vertébrale, comme si des glaçons s’étaient infiltrés dans mon dos. J’ai recalculé sur mes doigts. Quatre années. Il y a quatre ans, Anne Cécile était venue chez moi, complètement effondrée pour me confier : « Tu ne sais pas ? Tu ne devineras jamais ? Gabriel veut me quitter ».

J’avais tout oublié parce que 2 mois plus tard , Gabriel, après un stage dans un monastère, et des heures passées en prière, et en macérations, était revenu vers Anne Cécile, en lui assurant qu’il avait compris et qu’il voulait rester avec elle, sa femme. C’est sûr que dans cette décision, je ne pouvais exclure qu’il y avait, comme dans beaucoup de familles, des questions matérielles. Je suis un petit peu mesquine, mais c’est évident qu’Anne Cécile déterminant le train de vie, il était délicat de s’en priver comme ça.

Il lui avait demandé pardon, il s’était complètement fourvoyé, à ses dires. C’était bien avec elle, Anne Cécile, qu’il voulait finir ses jours, il ne savait pas comment faire pour qu’elle passe l’éponge.

Mon Anne Cécile, avec son indulgence coutumière, avait effectivement compris. Et pourtant, j’en suis certaine, il n’avait pas du tout mentionné le prénom de Nastia. Elle avait juste excusé un moment d’égarement, un trouble, un doute.

Et elle était tombée malade, de sa grave et douloureuse maladie, peu après.

Pendant toute la période des traitements inhumains, Gabriel, pas plus que l’ensemble de la famille n’avaient pas été très présents. C’est moi qui avais accompagné Anne Cécile, c’est moi qui lui avais tenu la main. Le pieux personnage de Gabriel avait plus à faire avec ses patients. Il rentrait tard le soir, mais les médecins sont toujours débordés, il est vrai. Tant de gens ont besoin d’eux ! ils sont le secours et l’ultime recours de tant de pauvres hères, ils n’ont pas de temps pour eux-mêmes !

Anne Cécile lui faisait une confiance aveugle, et s’il lui assurait que son mal était bénin, elle le croyait à fond.

Elle n’a rien su presque jusqu’au dernier moment, à ce dernier souffle qui m’a tellement remuée. Un instant, j’ai imaginé que Gabriel était en proie à une arnaque, l’arnaque au mariage, c’est connu, l’arnaque des filles de l’Est qui veulent une sécurité en occident. Mais l’impression est restée fugitive, elle s’est très vite effacée. C’était une tentative désespérée pour ne pas voir la vérité.

Gabriel, cet ange dévoué au christianisme, avait donc une autre vie. Anne Cécile devait partir probablement pour que la vie de Gabriel soit de nouveau heureuse et insouciante....avec Nastia qu’il emmènerait, à coup sûr, sur les lieux de pèlerinage, dans les couvents et monastères qu’il affectionnait tellement. J’étais le passé, lui, il avait l’avenir devant lui. Il communierait à la vie nouvelle qui s’avançait.

Devant Dieu.

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un aventurier

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c'est une fiction ...mais c'est aussi une histoire vraie

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Dans une chambre d'hopital

Publié le 4 mai 2018 par CERISETTE
Dans une chambre d'hopital

(Ce post est une fiction)

Il était tôt dans l’après-midi, mais j’ai eu l’ordre de sortir de la chambre, une nouvelle arrivée étant en cours.

Garé dans le couloir, il y avait un lit d’urgence qui contenait une forme fragile, à peine esquissée, avec des tubes et des poches de sérum accrochés à des patères.

Elle était accompagnée d’au moins 4 blouses blanches, qui l’ont installée dans le lit d’à côté, le lit de séjour.... Lire la suite » Et j’ai pu rentrer à nouveau.

J’ai aperçu une sorte de crevette recroquevillée, une petite et frêle bonne femme aux cheveux empenaillés.

J’ai remarqué tout de suite les bras fluets, aux veines bleues, saillantes, les bras douloureux et noueux, piqués de partout, et les doigts accrochés aux oreillers, des doigts fins et surtout très soignés, les ongles vernis d’un élégant marron glacé.

J’ai vite compris quand elle a commencé à maugréer : « Laissez-moi, je n’ai pas mal, pourquoi voulez-vous que j’ai mal ? ».

Quand tout le folklore infirmier s’est éloigné, nous nous sommes regardées. Elle avait les cheveux en bataille, les yeux cernés de bleu, mais une étrange lumière dans les yeux. Son corps n’était plus qu’un chiffon, elle nageait dans la tunique en in -tissé bleu, et ses jambes ressemblaient à des baguettes de tambour.

J’ai vu tout de suite qu’elle portait des couches, et qu’elle devait être très âgée. Mais c’est sa petite fille, venue là par devoir, qui, levant les yeux de son livre m’a expliqué qu’elle avait 93 ans, et qu’elle avait « fait » un AVC.

Ceci étant, je ne sais pas pourquoi, je l’ai tout de suite trouvée vraiment particulière. Elle avait un regard de défi, et même diminuée, on sentait qu’elle avait une volonté de fer. Il m’a semblé qu’on était, elle et moi, faites du même bois.

Dialogue de lit à lit:

-Je sais que le personnel est très bien dans cet hôpital, mais quand même, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, personne ne m’a expliqué !

-Ah oui, ils sont très compétents, tous, et gentils de plus,

-Oui, mais, je ne les comprends pas, ils veulent tous m’aider. Ils veulent m’enfiler mes chaussettes, ma robe de chambre, me laver, mais moi je sais faire toute seule, vous pensez, depuis le temps que je vis seule chez moi!.

- Madame, je crois que c’est difficile pour vous avec vos perfusions…

- Peut-être mais je n’ai rien, pas malade, et je n’ai pas besoin de toutes ces perfusions ! Et en plus j’ai horreur qu’on me tripote !

- Je vous comprends, Madame, moi aussi, je n’aime guère être dépendante.

- Ils disent que j’ai eu un AVC mais ce n’est pas vrai, regardez comme je bouge, même les deux mains.

- C’est quoi alors ?

- Je n’en sais rien, mais eux non plus, ils disent que j’ai mal, ils veulent absolument que j’aie mal. Mais je n’ai mal nulle part, je vais très bien. On m’a interdit de me lever, vous vous rendez compte ?

- C’est mieux de ne pas souffrir.

- La médecine a fait tellement de progrès, on voit tant de choses avec les grosses machines !

- Vous avez dû passer au scanner, non ?

- Ah, je ne sais pas bien, mais c’est chaque fois les mêmes examens, c’est dommage de les refaire, j’avais tout mon dossier avec moi. D’ailleurs, il est où mon sac à main ? Vous pouvez me le ranger à côté de moi, avec mes chaussures ? Ils n’aiment pas que je pose mes affaires sur le lit, mais moi, je préfère. Voilà, comme ça, c’est bien. Vous savez, comparé à autrefois, la médecine, c’est beaucoup de progrès, beaucoup de machines, mais il n’y a plus de discussions avec le médecin. Ils n’ont plus le temps. Autrefois les docteurs restaient un peu près de mon lit, maintenant ils s’en vont tout de suite. C’est comme ça !

- Je vous gêne avec la TV ?

- Ah non, pas du tout ! Je vous assure, faites comme vous voulez, comme vous le sentez, faites comme chez vous, faites tout ce que vous voulez, rien ne me dérange, ni la lumière ni le bruit. D’ailleurs vous faites comment pour avoir les infos ? Moi j’aime bien la TV régionale.

Il est 5 heures du matin, ma voisine se retourne dans son lit.

- Je vais aller aux toilettes et tant pis, on ne va pas m’apprendre à marcher, je sais faire. Je vais me lever.

- Attendez, je vais vous aider, vous voulez bien ?

Elle me regarde, je la prends presque dans mes bras, elle est tout légère. Je la tiens, je la dirige vers la salle de bains, je l’assois, elle se laisse tout faire…par moi.

Elle a refusé la chasuble de l’hôpital, elle veut enlever aussi la tunique en papier bleu, elle veut mettre sa robe de chambre à elle. Je l’aide, en faisant très lentement, très doucement. Avant de passer la perf dans la manche de sa robe à elle, elle me montre son soutien-gorge et je pige. Elle veut remettre ses dessous, peu importe qu’elle soit allongée, elle ne veut pas de ses seins ballants, ballottant, non tenus. Je lui demande si elle va arriver à agrafer derrière, et, sans attendre la réponse, je lui accroche son soutien-gorge, je sais bien qu’elle n’aurait pas pu toute seule. Elle porte une couche par précaution me confie-t-elle, au cas où ! Elle refuse la déchéance, elle a peur de ça, pas de la mort, mais de la perte de la dignité. C’est pour cela qu’elle a des protections, pas du tout parce qu’elle pourrait avoir des petites fuites, mais essentiellement parce qu’elle veut rester pimpante. Elle a posé un flacon de parfum tout près d’elle. Elle veut sentir bon.

Elle me dit qu’elle veut rentrer chez elle au plus tôt, à cause des oiseaux, de ses oiseaux.

Je lui demande si elle a des perruches, mais non, ses oiseaux, ce sont les « oiseaux du ciel », les moineaux, mésanges et pigeons qui viennent sur sa terrasse. Elle me raconte qu’elle a pitié d’eux l’hiver quand il fait si froid, elle les nourrit avec des boules de graisse. « Je les nourris un jour et le lendemain, ils invitent des copains et des copines. Au lieu d’une dizaine, ils ont 20, puis 30 ». C’est certain, sans elle, ils ne peuvent pas survivre. Elle est responsable. Et elle me dit que ces petits animaux sont très intelligents, et si vifs ! Elle leur parle, ils répondent.

Je l’interroge encore sur la solitude, c’est difficile ? « Non, je suis une solitaire, cela ne me pèse pas. Je vis seule depuis très longtemps. Mes maris (elle en a eu deux) sont décédés très jeunes. J’ai toujours vécu seule ».

Elle a une fille mais sa fille est déjà à la retraite, « sur la Côte », « et, la famille, ce n’est pas toujours simple ».

Une infirmière vient lui faire une prise de sang.

- Ah non, pas de prise de sang, ça me fait mal. J’ai les veines très sensibles.

- Il va falloir quand même trouver une veine, Madame !

- Aie, non, non, je ne veux pas, c’est trop douloureux, arrêtez-vous ! Stop !

L’infirmière repart en colère, bredouille, en lui lançant : « Tant pis pour vous ».

Elle est honteuse, elle se tourne vers moi :

Peut-être que je ne suis pas très docile non plus mais rien ni personne ne peut m’obliger à avoir mal, vous ne croyez pas ?
Et puis, cette infirmière m’a prise en grippe ?
Ou alors c’est parce que certaines n’aiment pas les personnes très vieilles comme moi, ça ne les intéresse pas, vous ne croyez pas ?

Je lui assure que ce n’est pas à cause de son âge, mais surtout parce cette infirmière voulait faire trop vite et que peut être, elle aurait effectivement fait mal.

Je l’admire d’avoir cette résistance, elle qui est si menue, si diminuée, si âgée ! Je m’approche :

« Ben moi je dirai que vous avez de belles veines, bien visibles. Vous pouvez peut-être avoir droit à des aiguilles pour enfants ? non ? ».

Une autre infirmière arrive, nous parlons des oiseaux qui attendent chez elle. Ma voisine de chambre aime bien les moineaux, mais aussi les pigeons surtout les beiges. On parle de l’intelligence des animaux, on parle des roses de la terrasse, des roses de Ronsard, ses préférées.

Elle se détend, la piqure est possible maintenant.

Pourquoi les soignants ne prennent-ils pas le temps de parler des oiseaux sur la terrasse avant de faire une prise de sang ?



On lui annoncé qu’elle pouvait repartir tout à l’heure et elle n’a pas tardé à enfiler son petit tailleur noir, ses bas et ses escarpins en velours. Elle est mignonne, je lui ai fait la bise avant son départ.

On aurait dit la reine d'Angleterre.

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A voir vraimeny

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ça faisait un moment que je voulais me lâcher sur ce sujet...

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une pièce excellente si on aime le théâtre russe, un peu "Tchekhovien"

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a retrouver sur mon blog

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J'ai fini par parler

Publié le 21 avril 2018 par CERISETTE
J'ai fini par parler

(Ce post est une fiction)

Au début, c'était bien. J’étais bien contente d’être là. J’avais mal mais ça allait passer. J’étais dans le bon service médical, le médecin était patient, tout ça ne serait plus qu’un épisode de plus, une traversée un peu agitée.

Au travail aussi ça allait bien, je m’étais tellement impliquée, engagée dans ce nouveau travail, une consécration pour moi, j’étais devenue cadre pour la première fois,... Lire la suite » j’avais une équipe de 6 personnes, c’était un honneur avant d’être une responsabilité. La maladie s’est déclarée deux ans après avoir pris mes nouvelles fonctions, trop tôt pour que je puisse avoir fait mes preuves.

Et pourtant tous mes « clients » étaient contents. Il y en avait même qu’ils s’étaient déplacés pour me féliciter : « tiens je suis passé vous voir, c’est vous qui avez tout remis en route. Enfin, nos demandes sont entendues, votre programme de formation est absolument excellent, réactif et adapté ». Cela me faisait chaud au cœur et j’adorais mon travail. Ma petite équipe m’avait accueillie un peu fraichement, mais c’était couru d’avance, elles aimaient bien mon prédécesseur. En plus les femmes ne sont pas très tendres avec leurs semblables.

Je n’ai jamais fait le lien entre les moqueries que je surprenais parfois, -des petites piques, des humiliations (mais je suis bien trop tendre et sensible, tout m’entaille et se grave dans ma peau) - et la maladie qui s’était déclenchée après une longue période de fatigue. J’avais tendance à travailler un peu trop, un peu trop tard, un peu trop vite. Mais ça, c’était pour prouver qu’on pouvait, malgré les restrictions d’effectifs, rendre un service de qualité et améliorer notre offre. Et puis j’aime bien être active, agir sur le monde, le transformer, j’aime bien être fière de ce que j’accomplis.

Et je m’étais tue, je n’avais bien sûr pas parlé de la maladie, ça ne concernait pas les collègues, ni les collaboratrices, je n’allais pas faire la rabat-joie.

Il ne fallait pas penser, il fallait rester zen, malgré les moqueries, malgré le peu d’intérêt que la direction semblait porter à mon travail. C’est certain, là-haut , l'administration devait penser que puisque les clients étaient satisfaits, ce n’était pas la peine de se préoccuper de moi et de mon équipe.
Et moi, je m’étais habituée aux choses qui me mettaient mal à l'aise. Les jugements, les moqueries, les gestes un peu brusques... Je m’étais habituée à tout ça, parce qu'au fond, mon équipe était sympa, tout le monde se connaissait depuis des lustres, c'était un peu comme une grande famille. Et puis, il faut avouer que certains de nos clients (les stagiaires) étaient parfois difficiles quand même, alors rire un peu entre nous, ça détendait, ça permettait de supporter les conditions de travail et les horaires à rallonge. Alors je me taisais. J’ai même essayé de créer une atmosphère encore plus conviviale et j’ai organisé des pots avec ma petite équipe. Soit le matin au petit déjeuner, soit vers quatre heures. Mais je ne tombais jamais bien : il manquait toujours l’une ou l’autre et les apartés se succédaient. J’aurais tellement voulu que nous soyons un groupe uni sans ricanements bizarres. Parfois mes gâteaux étaient trop cuits, parfois pas assez, parfois ils étaient trop sucrés, et autres remarques. Mais peut-être que mes collaboratrices n'appréciaient tout simplement pas ces petites réunions.

Un jour j’ai même entendu : « On aura sa peau », et je n’ai pas bien su distinguer à qui cela s’adressait.

Et au bout de quelque temps, je n’ai plus pu me taire. Parce que ça faisait trop de choses, parce je ne pouvais plus fermer les yeux et que ma conscience me disait d’en parler.

Et j’ai essayé d’en parler à mes alter egos. Doucement. Timidement. Mais à chaque fois, la réponse était la même.
"Tu te fais des idées"
"Ça n'a rien de méchant"
"C'est le boulot qui veut ça"

Côté médecins, personne ne voulait entendre. Ils m’ont dit : si vous avez des problèmes, faites-vous suivre. En attendant on vous conseille la chimio, puis l’opération, puis la chimio.

Après ça, J’ai tenté de demander un temps partiel, pour me soigner, enfin un aménagement d’horaires. Mais j’ai été convoquée dans un grand bureau, et il a fallu tout raconter en détail. Enfin, surtout la maladie, parce que les menaces, les humiliations, les insultes, ça je ne pouvais pas le révéler. La directrice a dit que le temps partiel me serait payé partiellement. Je n’avais pas le droit de travailler à la maison parce que mon installation électrique n’était peut-être pas conforme. Il fallait reprendre à plein temps car je n’avais pas assez pour payer mes emprunts si je ne disposais plus que d’un demi salaire.

J’ai demandé à rencontrer la psychologue du travail. Elle m’a affirmé qu’il ne fallait pas se mettre dans cet état pour une question de travail. D’après elle, ce n’était pas normal de tomber malade à cause du travail, il fallait se rendre à l’évidence, je devais avoir une autre vie et ne pas m’investir « personnellement » dans mon travail. J’ai compris qu’il fallait être bien folle pour souffrir des relations professionnelles, même si je les considérais comme dégradantes. Quoique les autres pensent, je ne pouvais rien y faire, et je devais affronter mon travail avec courage. Que mes employées se fichent de moi parce que j’avais des faiblesses physiques avec ma maladie, n’était pas une raison pour être dépressive. Que mes chefs ne veuillent pas comprendre que je n’étais pas très en forme et que j’aurais eu besoin de leur soutien, c’était normal, ils ne faisaient qu’appliquer les règlements.

J’ai donc continué à travailler dans cette ambiance qui me faisait mal partout. Mais j’avais parlé, et les choses s’étaient répandues malgré tout.

Petit à petit, j’ai senti comme une gêne autour de moi. Des silences, des regards en coin, des conversations qui s'interrompaient quand j’arrivais. Et des allusions, plus ou moins fines, plus ou moins fréquentes.

Une ancienne collègue m’a contactée et lui a dit que tout le monde savait ce j’avais fait : j’avais parlé. J’ai eu très peur. Qu'allait-il se passer maintenant?

J’ai suivi le traitement chimio et j’ai assez bien supporté au début. J’ai perdu mes cheveux, mais le reste s’est plutôt bien passé. Un vendredi j’ai vomi dans les toilettes du rez-de- chaussée, avant de reprendre ma voiture au parking. J’ai d’ailleurs cru que mon cœur allait s’arrêter tellement c’était violent. Personne ne m’a vue sortir toute rouge des toilettes, les cheveux en bataille. Il n’y a que dans les films que les vomissements sont élégants et ne tachent rien. Moi j’étais puante et sale. J’ai vite pris l’ascenseur pour le parking en remerciant le ciel que personne ne partage l’ascenseur avec moi.

Malgré toutes mes précautions, les chuchotements au travail ont continué.

Heureusement j’ai rencontré une vraie personne, une psychologue qui n’avait pas que ça à faire, mais qui m’a enfin comprise. Elle seule m’a « considérée », elle seule a su trouver les mots justes, ne pas me rabaisser encore, me rendre ma dignité.

Elle seule a eu l'intelligence du cœur pour voir ce qui se passait et dans quelle toile d’araignée j’étais en train de me perdre.

Mais qu’est-ce que je pouvais faire avec mon travail ?

Rien apparemment, ma copine psychologue pensait que justement c’était parce que je réussissais bien avec les clients qu’on me faisait subir ces moqueries et cet isolement.


Je me suis imaginée pendue dans le grand hall, car il y a des réverbères qui s'alignent à l'entrée et qui pourraient bien accueillir une corde. Mais non, finalement, je ne savais pas bien choisir. Je me suis contentée des séances de chimiothérapie, comme une punition, comme si j’étais responsable de ce qui m’arrivait, parce que j’étais trop naïve, trop gentille aussi, et que ça me changeait de préoccupations.

Un jour, la direction a trouvé que j’avais un peu trop d’absences, et de faiblesses, que je ne pouvais plus continuer à animer mon équipe. La direction a donc pris la décision pour mon BIEN, et je me suis retrouvée aux archives. Ce qui est drôle c’est que, dans mon sous-sol, je me sente aussi bien. Vrai de vrai, me voilà dans le silence et dans la quiétude.

Même si plus personne ne m’adresse la parole, (ce que je ne comprends pas d’ailleurs), je me sens plus libre, allez donc savoir !

Le jour où je ne serai plus là, personne ne s’en apercevra, mais bien sûr, chers.ères lecteurs.trices que je ne me suiciderai pas, j’irai faire la java sur les quais de Seine, je danserai aux lampions, je pourrai enfin vivre sans calendrier ni obligations. Croyez moi, ce sera la belle vie!

A votre santé

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